Théâtre

LA MORT DE SOCRATE

De l'âme; et de son immortalité ?

SOCRATE : (s’asseyant sur son lit, puis, repliant sa jambe par laquelle il avait été ferré et la frottant avec sa main) Mes amis, bonjour. Quelle chose étrange que ce qu’on appelle le plaisir ! Et quel rapport singulier il entretient naturellement avec ce qui passe pour son contraire : la douleur ! Plaisir et douleur se refusent à cohabiter dans un corps humain. Mais qu’on recherche l’un et qu’on y arrive, on est presque toujours contraint de subir l’autre aussi, comme si, en dépit de leur dualité, c’était des corps siamois rattachés par une seule tête. Je crois que si Ésope avait observé cela, il en aurait composé une fable. Il aurait dit que, voulant réconcilier ces deux ennemis et n’y pouvant réussir, la divinité leur attacha la tête au même point ; et que c’est la raison pour laquelle, là où l’un se laisse sentir, l’autre vient se faire ressentir ensuite. C’est, je crois, ce qui m’arrive à moi aussi, puisqu’après la douleur que la chaîne me causait à la jambe, c’est maintenant une sensation agréable que je sens venir à sa suite.
Comme mon procès, mes amis, s’est terminé par ma condamnation et que la fin des cérémonies votives annuelles ne permet plus de différer ma mort davantage, je m’en vais, paraît-il, aujourd’hui selon l’ordre des tribunaux athéniens. Que le sage, s’il en est, me suive, et le plus vite possible. (tout en parlant, Socrate s’assied, les jambes pendantes vers le sol ; il gardera cette pose durant tout ce tableau) Tout philosophe consentira à venir à ma suite, ou tout homme qui prend à cette affaire la part qu’elle mérite. Toutefois il n’ira sans doute pas jusqu’au suicide. On dit que la chose est illicite.

CEBES : Socrate, comment peux-tu dire qu’il n’est pas permis de se suicider mais laisser entendre que le philosophe devrait être disposé à suivre celui qui meurt?

SOCRATE : C’est par ouï dire, Cébès, que j’en parle. Néanmoins rien n’empêche que je vous fasse part de ce que j’en sais. Peut-être même convient-il tout particulièrement à celui qui va s’en aller là-bas de s’interroger, au moment de quitter cette vie, sur ce voyage dans l’autre monde et d’exposer dans un mythe ce qu’on peut croire qu’il en est. Pourrait-on, mes amis, mieux occuper le temps d’ici au coucher du soleil? Non?

CEBES : Pour en revenir à ta question, Socrate, dis-nous sur quoi on peut bien se fonder pour prétendre que le suicide n’est pas permis. Pour ma part, j’ai déjà entendu dire qu’on n’a pas le droit de se tuer. Mais pourquoi? Quelle raison?

SOCRATE : Il ne faut pas te décourager, Cébès. Il se pourrait que l’on t’en donne quelque précision. Mais peut-être t’étonneras-tu que, seule entre toutes, cette question ne soit jamais laissée au libre arbitre de l’homme, comme le sont les autres. Puisqu’il existe des gens pour qui, en certaines circonstances, la mort est préférable à la vie, peut-être te paraît-il étonnant que ceux pour qui la mort est préférable ne puissent, sans sacrilège, se rendre à eux-mêmes ce service ; et qu’ils doivent compter pour cela sur une main bienfaitrice extérieure. (un temps) Ainsi présentée, cette opinion peut paraître illogique. Au contraire, sans doute se justifie-t-elle. Toi-même, si l’un des êtres qui sont ta propriété se tuait lui-même sans que tu lui aies notifié que tu voulais qu’il meure, ne lui en voudrais-tu pas? Ne le punirais-tu pas, si tu avais un moyen quelconque de le faire?

CEBES : Absolument.

SOCRATE : Si l’on se place de ce point de vue, peut-être n’est-il pas déraisonnable de dire qu’il ne faut pas tenter de se donner soi-même la mort avant que la divinité ne nous en impose la nécessité, ainsi qu’il en va pour moi aujourd’hui.

SIMMIAS : Tu sembles te résigner bien facilement à nous quitter, nous et les dieux.

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